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La ligne correctrice

Interview de Mélany Bigot – Sniper des fautes d’orthographe

La correction de texte est son métier.

Mélany Bigot est freelance depuis 2019. C’est une histoire d’amour avec les mots qui la tient depuis longtemps : dès le collège, elle s’est intéressée à cette profession. Malheureusement découragée par des adultes pessimistes, elle s’est résignée à suivre un parcours étudiant différent (droit, lettres modernes) la préparant à l’enseignement. Tenue par sa passion, elle est finalement entrée en fac de Lettres Appliquées. Cela l’a conduite à un stage en édition, révélateur et encourageant. Retournée au plus près des mots, elle suit un master de rédaction professionnelle (LARP), se forme avec un éditeur-correcteur, corrige des travaux de particuliers et lance son autoentreprise de correction (dans un premier temps en activité double, avec de la rédaction web) qu’elle appuie par une communication active sur LinkedIn.

Cette stratégie est payante : aujourd’hui, Mélany Bigot est suivie par 200 000 abonné·e·s, et la correction est son activité principale. Elle est aussi l’autrice de plusieurs romans et forme à l’écriture de livres.

INTERVIEW

  1. Parmi vos activités professionnelles, quelle est la part de la correction ?

La correction est la part la plus importante de mon activité professionnelle, environ les trois quarts. Le reste se divise entre ma création de contenu et mon travail d’écrivain.

  1. Quels sont vos ouvrages de référence pour la correction ?

Ma bible est le Dictionnaire des difficultés de la langue française de Larousse. Il ne me quitte plus depuis la fac. Je consulte aussi beaucoup de sites internet, notamment celui de l’Académie française, le Larousse en ligne, le Projet Voltaire et la Banque de dépannage linguistique.

  1. Un sniper, pour s’assurer d’abattre sa cible, reste à l’affût, parfois pendant des jours. Est-ce que les 8 000 signes par heure sont pour vous une ligne d’horizon ou un seuil de rentabilité ?

Je ne fais pas attention à mon nombre de signes par heure. Généralement, j’alterne entre plusieurs missions pendant une journée, notamment parce que je peine à rester concentrée sur un même texte trop longtemps. J’ai plutôt une liste d’objectifs dans une journée. Par exemple « corriger XX articles, relire XX pages dans ce manuscrit, passer ce texte dans Antidote ». Peu importe combien de temps ça me prend, je dois atteindre cet objectif avant d’aller me coucher.

  1. Vous êtes autoentrepreneuse. Avez-vous reçu des témoignages d’indépendants qui se sont dirigés vers des sociétés de portage ou des coopératives d’activité et d’emploi (CAE) ?

J’en ai vaguement entendu parler, mais je ne m’y suis pas (encore) intéressée.

  1. Est-ce que vous corrigez sur papier ou sur écran ?

Sur écran.

  1. Quel est votre meilleur cadre de travail, et écoutez-vous de la musique en corrigeant ? Si oui, laquelle, sinon pourquoi ?

Je partage mon temps entre mon coin bureau dans ma chambre et mon espace coworking dans un bar à chats. J’aime casser ma routine pour ne pas tourner en rond dans mon appartement. D’autant que mon conjoint est aussi freelance, cela évite que nous nous marchions dessus.

J’écoute toujours de la musique pendant que je corrige; le style varie selon les périodes et les textes que je relis. J’ai surtout tendance à écouter des playlists de musiques instrumentales épiques ou des « musiques anciennes dans la pièce d’à côté avec un bruit de pluie » (sur la chaîne Nemo’s Dreamscape). Lorsque je corrige des articles courts, comme je le fais régulièrement pour plusieurs de mes clients, je peux écouter mes musiques habituelles, mais j’évite de le faire quand je corrige un roman. Le problème est que par la suite, si j’ai trop écouté une même musique pendant la relecture d’un roman, lorsque je l’écoute de nouveau, je repense au roman en question. Parfois, j’en corrige de très bons. Mais il m’est arrivé d’en relire des beaucoup moins bien, et ça « gâche » ma musique…

  1. Avez-vous un rituel de travail ?

J’aime que tout mon environnement soit ordonné avant de commencer mon travail, autant le réel que le virtuel. Je range donc mon bureau (et souvent le reste de l’appartement) et mon ordinateur. J’essaye de répondre à mes e-mails et à mes messages pour avoir l’esprit tranquille.

  1. Quelle est votre attitude face à un texte qui ne vous intéresse pas ?

Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir choisir des textes qui me tentent vraiment et de refuser ceux qui me paraissent pénibles à relire (des mémoires ou un roman avec un thème qui ne m’intéresse pas, par exemple). Quand j’ai commencé, j’acceptais tout ce qu’on me proposait. Même si ce n’était pas toujours facile, je me forçais, un peu comme quand je devais lire un livre qui ne me plaisait pas à la fac.

  1. Comment faites-vous relire vos livres ?

Ma grand-mère est ma première lectrice et correctrice, puis je l’envoie à une correctrice professionnelle.

  1. Avez-vous un conseil pour la constitution d’un portefeuille clientèle ?

Ne pas se cantonner aux maisons d’édition comme le font beaucoup de correcteurs débutants. La correction peut intéresser bien d’autres secteurs, comme les médias, les entreprises privées (pour leur communication interne ou externe), les particuliers (auteurs, rédacteurs, traducteurs, étudiants, créateurs de contenu, etc.)… Bref, ça peut être très vaste !

  1. À choisir, pour être une bonne correctrice, vaut-il mieux être une bonne typographe ou une bonne grammairienne ?

Impossible de choisir, les deux sont beaucoup trop importants ! Mais je suis une maniaque des virgules, ce sont certainement les premières erreurs qui me sautent aux yeux dans un texte.

  1. Quelque chose à dire sur les rectifications de l’orthographe de 1990 ?

Sauf si un client me demande le contraire, je n’en tiens pas compte et me cantonne à l’orthographe traditionnelle. À la fac, j’étais une passionnée de linguistique et d’étymologie. Je trouve dommage que l’on ait décidé de simplifier des mots, parfois au détriment de leur origine. Je me souviens notamment d’avoir étudié un texte sur la suppression de la lettre Y pour simplifier certains mots jugés trop compliqués. Forcément, le Y étant ma marque de fabrique, je ne pouvais l’accepter !

Par ailleurs, je trouve que simplifier l’orthographe « trop compliquée » revient à prendre les gens pour plus bêtes qu’ils ne sont.

  1. Comment vous positionnez-vous face aux évolutions linguistiques, à l’écriture inclusive, aux anglicismes, à l’intelligence artificielle ?

Je ne suis pas contre les anglicismes dans une certaine mesure, après tout, je suis un sniper. Disons que je suis pour un usage modéré : lorsque c’est nécessaire, pour des questions de compréhension, comme pour parking ou start-up (je ne m’habituerai jamais à la traduction « jeune pousse »), je ne vois pas d’inconvénient à en utiliser. Mais lorsqu’il existe clairement des mots français (lunch au lieu de déjeuner, par exemple), je trouve ça dommage. Néanmoins, je m’adapte à mes clients. Comme je corrige des articles pour un site d’actualité high-tech (déjà un anglicisme), je ne remplace pas la plupart des anglicismes qui sont communs à ce secteur.

Les évolutions linguistiques font partie de l’aspect vivant d’une langue, c’est normal qu’elle évolue à mesure qu’elle est parlée. Mais tant que cela reste correct grammaticalement !

L’intelligence artificielle, je ne sais pas trop quoi en penser, si ce n’est que je commence à être lassée de corriger des articles sur ChatGPT. Je pense que l’on peut se servir d’un tel outil pour compléter son travail de correcteur (ou de rédacteur, par exemple), un peu comme avec Antidote, mais qu’il ne remplacera jamais totalement un humain.

L’écriture inclusive ne me dérange pas tant qu’elle reste correcte grammaticalement. Je condamne donc les points médians et autres « quelqu’une ». À titre personnel, je ne ressens pas le besoin de mettre le masculin et le féminin (ex : celles et ceux), à mes yeux, le masculin est neutre, mais je comprends que cela puisse être important pour certaines personnes, alors si un client m’envoie un texte avec ce genre de mentions, je les laisse et j’uniformise dans la mesure du raisonnable, pour ne pas alourdir le texte.

  1. Une anecdote de correctrice insolite à partager ?

Dur de n’en choisir qu’une ! Ma toute première cliente en correction était une étudiante qui devait rendre un dossier scolaire d’une trentaine de pages. Elle devait me l’envoyer le jeudi matin pour que je le corrige d’ici le lundi à venir. Un délai serré, mais à cette époque, j’étais prête à toutes les concessions, et trente pages, ce n’était pas si long. Sauf que, malheur ! Ma cliente me contacte en catastrophe. Finalement, il lui faut la correction pour le jeudi en fin d’après-midi ! Je n’avais que quelques heures pour tout corriger… et j’avais rendez-vous chez le coiffeur. Qu’à cela ne tienne, j’ai pris mon ordinateur au salon pour corriger avec ma coloration qui posait.

Je n’ai clairement pas rendu un travail parfait, ma cliente le savait très bien compte tenu de l’urgence absolue dans laquelle elle m’avait fait travailler. Mais elle a tout de même été satisfaite et est devenue une cliente régulière. Elle essaye d’anticiper un peu plus les dates de rendu maintenant.


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