Le Vrai classique du vide parfait raconte que, des siècles avant notre ère commune, tandis que le roi Zhou Mu Wang parcourait les contrées reculées de l’ouest, un artisan vint à sa rencontre pour se mettre à son service. Au souverain qui souhaitait connaitre son degré d’habileté, Yan Shi présenta un automate d’apparence humaine qui pouvait danser et chanter. Le merveilleux résidait tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du robot : son fonctionnement dépendait d’organes internes comparables à ceux des êtres organiques. Le machin, ou la machine comme on voudra, se mouvait avec l’agilité égale d’une gymnaste, pouvant reproduire chaque flexion corporelle, mais aussi marcher en rythme, danser et chanter. Incroyable n’est-ce pas ? Trois millénaires avant le Figure 02 qui « danse et chante » dorénavant dans les manufactures BMW ou d’Optimus qui faisait fraichement le malin dans des cocktails californiens, sans se laisser duper par la fable, il faut noter l’extraordinaire vision prospective offerte dans cette histoire. Laissons donc le comment qui nous égarerait pour nous demander pourquoi.
Pourquoi diable, quelqu’un voudrait se donner du mal à concevoir et fabriquer un robot qui chante et danse ? Non ça n’a pas de rapport avec un bon robot qui tourne des disques de vinyle mais plutôt avec l’accès rapide et facile à la distraction et au plaisir.
Pourquoi est-ce que le genre humain semble tellement attiré par les distractions automatisées ? Les jeux, les robots et automates, les téléphones. Qu’en disent les machines ?
L’attrait pour les distractions automatisées semble être lié à plusieurs facteurs profondément enracinés dans la nature humaine et la société moderne :
La recherche de confort et de simplicité : Les automates, robots, et les technologies simplifient la vie, en prenant en charge des tâches complexes ou fastidieuses. Ils offrent un confort en réduisant les efforts cognitifs ou physiques nécessaires. Cela correspond à un désir humain fondamental de minimiser la dépense énergétique pour maximiser le plaisir.
La fascination pour la technologie : Depuis l’Antiquité, les humains ont toujours été fascinés par l’idée de créer des machines qui imitent la vie. Les automates et robots représentent une forme de magie ou de pouvoir de création — une manifestation de la capacité humaine à reproduire la vie et à repousser les limites de la nature. Cette fascination nourrit un sentiment d’émerveillement et d’accomplissement.
L’évasion : Les distractions automatisées, comme les jeux et les téléphones, offrent une échappatoire. La vie réelle est souvent complexe, exigeante, et stressante. Ces distractions permettent de s’évader dans des mondes virtuels, d’oublier temporairement les pressions de la vie quotidienne, et d’obtenir une gratification immédiate.
La satisfaction du contrôle : Les jeux vidéo, les gadgets, et autres dispositifs technologiques donnent aux utilisateurs un sentiment de contrôle. Ils permettent aux gens d’agir sur leur environnement, de le manipuler et d’obtenir un résultat immédiat, ce qui est très satisfaisant psychologiquement, surtout quand, dans la réalité, le contrôle peut être difficile à atteindre.
La simulation de compagnonnage : Les robots et les intelligences artificielles peuvent simuler des interactions humaines. Pour certaines personnes, cela peut combler un vide émotionnel ou social, ou simplement offrir un type de relation qui est sans les complications des relations humaines véritables.
Le besoin de stimulation constante : La technologie fournit une stimulation constante qui convient bien au cerveau humain, qui a tendance à rechercher du nouveau et à s’ennuyer rapidement. La gratification instantanée offerte par ces distractions renforce cette recherche de stimulation, créant une sorte de dépendance à la nouveauté et au plaisir immédiat.
La standardisation de la culture moderne : Dans une société qui valorise la productivité et l’efficacité, il est naturel que les gens se tournent vers des moyens rapides et standardisés de se divertir. Les distractions automatisées offrent un divertissement accessible, répétable, et souvent prévisible, ce qui peut correspondre à une forme de normalité confortable.
Ces distractions correspondent à une combinaison de besoins émotionnels, sociaux et psychologiques : le besoin de confort, de contrôle, d’évasion, de stimulation, et de connexion, qui se trouvent être comblés, souvent de manière apparemment parfaite, par les technologies modernes.
De manière apparemment parfaite n’est-ce pas ? Audacieux. Est-ce que soumettre sa volonté à des contraintes mécaniques est intrinsèquement néfaste ? Je n’ai pas l’autorité pour le dire mais il faut faire attention aux tombes blanchies. Il y avait dans le robot de Yan Shi l’unité de l’imitation organique, des organes vitaux cachés pour faire fonctionner la coquille de belle facture. Arrivé là, les ramifications se multiplient beaucoup, puis se démultiplient avec les références ; Ce traité de la « vacuité parfaite », monument du Taoïsme, est à la fois ruine et plan ; « Tout passe, selon les temps ou les milieux, par des états successifs, sans changer essentiellement. Ainsi les grenouilles deviennent cailles, et les cailles deviennent grenouilles, selon que le milieu est humide ou sec. Un même germe deviendra nappe de lentilles d’eau sur un étang, ou tapis de mousse sur une colline. (…) Les courges, en pourrissant, produisent des poissons. Les vieux poireaux deviennent lièvres. Les vieux boucs deviennent singes. Du frai de poisson, sortent des sauterelles, en temps de sécheresse. Le quadrupède lei des monts T’an-yuan, est fécond par lui-même. L’oiseau i se féconde en regardant dans l’eau. Les insectes ta-yao sont tous femelles et se reproduisent sans intervention de mâle ; les guêpes tcheu-fong sont toutes mâles et se reproduisent sans intervention de femelle. (…) Tous les êtres sortent du grand métier cosmique, pour y rentrer ensuite. »
C’est ce dont parle la magnifique Motoko Kusanagi, l’héroïne de Ghost in the Shell, si on y prête bien attention : « Quand je flotte en apesanteur vers la surface, j’imagine que je deviens quelqu’un d’autre. Surement la décompression. (…) Nous avons besoin d’un nombre étonnant de choses pour être nous-mêmes. » Elle parle de ce qui est intrinsèque, inhérent aux individus, ce qui vous appartient, ce que vous êtes, qui est unique, destructible mais inaliénable.
Quelque part, dans les faubourgs étendus de Shinéar, résident les essences de construction de nos “ismes” actuels. Il n’y a rien de nouveau, la vacuité d’un roi qui regarde une marionnette danser et chanter.