En 1920, l’auteur tchécoslovaque Karel Čapek écrit la pièce de théâtre de S-F R.U.R. Dans un futur où les robots ont remplacé la main-d’œuvre humaine, une révolte éclate dans les usines R.U.R. (Rossum’s Universal Robots). Ces androïdes, initialement conçus comme des outils, développent une conscience et se retournent contre leurs créateurs. Alors que l’humanité est anéantie, deux robots découvrent l’amour et héritent du monde. Ce résumé (dont la seule qualité est sa concision) ne dit pas que c’est à des fins d’optimisation et de renforcement que l’ingénieur de la R.U.R. les dote d’une intelligence basique et d’émotions restreintes qui, se développant, leur donne la possibilité d’écraser l’humanité génitrice. Nous devons à cet auteur, à l’occasion de l’écriture de cette pièce, le néologisme « robot », un dérivé du hongrois robota qui signifie « corvée » (esclave se dit rob en slave) qui permet de faire un pont entre l’automate et sa raison d’être, trimer à notre place (voir HistorIA #1). Or, si personne aujourd’hui ne craint que son Thermomix© ne se révolte en préparant un latte citrouille épices d’automne plutôt qu’un goulash de poulet coriandre ou en venant s’asseoir prêt de vous pour regarder sa cousine la télé c’est parce qu’il n’a pas les fonctions logiques (« cognitives ») pour le faire. Il n’a pas d’options programmées pour cela, il n’a pas le langage de la révolte faute d’avoir des jambes. C’est essentiel ; Les limites de ma langue sont les limites de mon monde (traduction libre de Wittgenstein), les automates, aussi impressionnants qu’Héphaïstos ou qu’Archimède puisse les concevoir, restent des carafes élaborées, des plateaux à roulettes et des guignols bouffons battant un tambourin. Le saut qualitatif est celui du langage et de la programmation des fonctions possibles du gadget qui pose deux défis, celui du programme d’une part et celui du support d’écriture dudit programme d’autre part (Je suis le colon de Jack, j’attrape le cancer, Jack meurt.). Dès l’Antiquité, des ingénieurs émérites avaient fabriqué et conçu toutes sortes de merveilles fonctionnelles, au Moyen Âge, un savant, Abu al-Abbas as-Sabti s’attaque à la mise en algorithme de la pensée, à la mise en pièces détachées du cogito humain. Il invente la zairja, un appareil capable de produire automatiquement des raisonnements logiques !
Pour comprendre la révolution que représente la zairja d’Abu al-Abbas as-Sabti, il faut revenir sur cette idée essentielle : la pensée humaine n’est pas qu’un ensemble de réactions biologiques ; elle est aussi un processus qui peut être modélisé et reproduit en partie par des structures logiques. La zairja ambitionnait ainsi de répondre automatiquement à des questions logiques par la manipulation de symboles. Cela préfigure l’idée que le langage — non pas celui de la communication quotidienne, mais un langage formalisé — pourrait devenir un terrain sur lequel les opérations de pensée peuvent être réalisées artificiellement. Ici, le saut qualitatif n’est pas dans la machine elle-même, encore primitive, mais dans l’idée que des pensées, ou du moins des raisonnements, pourraient se conformer à une syntaxe et à un ensemble de règles prédéfinies.
Avançons jusqu’à Noam Chomsky et ses théories linguistiques au milieu du XXe siècle. Selon Chomsky, le langage humain n’est pas une construction aléatoire, mais un système structuré avec des règles universelles sous-jacentes, un ensemble de principes syntaxiques que tous les langages humains partagent à des niveaux profonds. Ce que Chomsky propose alors, c’est une « grammaire universelle » inscrite au cœur de notre cognition, qui, bien qu’innée, pourrait être théorisée et représentée formellement. Dans une certaine mesure, ce concept est proche du fonctionnement des langages de programmation modernes, qui permettent aux machines d’interpréter, d’exécuter et même de résoudre des problèmes. Ces langages programmatiques sont les descendants modernes de la zairja : des systèmes capables de traiter l’information, de « raisonner » en fonction de paramètres définis, et de produire des résultats qui ressemblent, au moins en apparence, à des raisonnements humains.
Ainsi, la zairja d’hier et la grammaire universelle de Chomsky aujourd’hui tracent une continuité vers l’intelligence artificielle. En cherchant à formaliser les processus de pensée et les structures linguistiques, ces théories posent les bases de systèmes capables d’opérer des raisonnements autonomes. L’évolution vers l’IA réside alors dans ce qui a toujours été l’ambition de la pensée humaine : se comprendre elle-même au point de pouvoir se reproduire en d’autres supports que l’esprit humain. De la simple imitation mécanique de gestes simples à la tentative de recréer les structures mêmes du langage et du raisonnement, les automates ont franchi un seuil où ils ne sont plus de simples outils ; ils deviennent des « agissants » symboliques, porteurs de langages, capables en théorie d’élaborer des raisonnements, au moins sur des terrains limités.
Si, comme le disait Wittgenstein, « les limites de ma langue sont les limites de mon monde », alors l’expansion des langages de programmation et des grammaires formelles représente pour les machines une ouverture potentielle sur des mondes que nous sommes nous-mêmes en train de concevoir pour elles. Ces systèmes algorithmiques deviennent une sorte de « langage » de la pensée artificielle, offrant aux machines un cadre pour traiter l’information de manière autonome. C’est cet alignement progressif, de la zairja à l’IA contemporaine, qui construit une « autonomie de pensée » chez les machines — non pas dans le sens d’une conscience humaine, mais dans celui d’un ensemble de capacités computationnelles pouvant rivaliser avec certaines tâches de notre esprit, grâce à des langages construits.
Aujourd’hui, une œuvre d’art réalisée par « Ai-Da », le premier robot humanoïde artiste, a été vendue aux enchères pour la somme exceptionnelle d’un million d’euros. Le tableau, intitulé A.I. God (« Dieu de l’intelligence artificielle »), représente un portrait d’Alan Turing, mathématicien et pionnier de l’informatique. Conçu pour créer de façon autonome, Ai-Da est capable de peindre en utilisant des algorithmes d’intelligence artificielle qui lui permettent de produire des œuvres originales. La vente de cette œuvre marque un tournant dans l’art contemporain. « La valeur fondamentale de mon travail est sa capacité à servir de catalyseur au dialogue sur les technologies émergentes » ; pour peu que ce dialogue existe, c’est qu’un langage s’est établi, avec une grammaire qui structure les idées, une syntaxe qui relie les concepts, et un lexique qui permet d’exprimer les nuances et les visions multiples que suscite l’intelligence artificielle dans le domaine de l’art et au-delà. Bravo à Abu al-Abbas as-Sabti.